No et moi - Delphine de Vigan
Oui, quelque chose qui manque. Quelque chose de subtil, qui devrait se glisser dans les gestes et dans la voix. Et qui n'y est pas. Qui n'y est décidément pas. Ca n'est évidemment rien que je sache décrire et même identifier chez d'autres de qui je sais que cette chose ne leur manque pas. Comme si elle était inséparable de leur chair et de tous les éléments qui les façonnent tels qu'ils m'apparaissent. Aucun phénomène qui puisse être observé individuellement d'un autre. Rien de tangible, peut-être même rien de conscient. Rien de palpable.
Je n'éxiste pas. Je n'éxiste pas au travers d'autre chose que des mots. Chaque syllabe que je prononce sonne faux lorsque j'y pense. Comme si, avec les sentiments les plus réels, je n'étais capable d'aucune sincérité. D'aucune justesse. D'aucune vérité qui ne soit pas déguisée d'un artifice quelconque.
Je ne suis pas moi, même quand j'essaie. Je plie sous les regards, sous les attentes floues de ceux que mes paroles atteignent. Pas que je sois un mensonge tout entier, non, juste une silhouette mal dessinée, mal dégrossie, que rien ne distingue d'une autre.
J'étouffe tout en dessous de moi. La colère. L'angoisse qui fourmille chaque jour un peu plus sans que je puisse en identifier la cause. Je ne sais qu'être victime des choses et surtout de moi-même.
Je ne sais pas vivre. Ca doit être ça, la chose qui manque. Je ne sais pas faire tourner les choses dans un sens supportable. Je dérive. Avec mes ivresses silencieuses et ce désir qui me ferait parfois perdre pied. Qui ferait presque fléchir mes jambes. Tout cet indicible qui trouble mon regard et le vide en une seconde lorsqu'il en croise un autre. Tout cet amoncellement de détails qui me font moi et dont je suis honteuse à chaque seconde.
Ces détails qu'on ne peut jamais montrer. Par pudeur, par peur, par habitude. Il serait même tout à fait cohérent de faire le raccourcis : tout ce que m'évoque ma singularité (et quand je dis singularité ...), c'est de la peur est de la honte. Je réclame qu'on m'aime et qu'on me trouve quelquechose qu'il n'y aurait pas ailleurs, mais tout ça sans jamais montrer ce qui justifie une telle attente.
Tout ça sans jamais pouvoir me défaire totalement de ce sentiment d'humiliation qui accompagne la mise à nue. Humiliation anticipée face à ceux qui pourraient s'en détourner.