On est tous un peu obsédés par "l'unique".
On croit que l'on voit les choses comme personne ne les voit, que l'intensité des vertiges, des sensations, des émotions, a pour nous une dimension particulière, et plus profonde que pour les autres.
On croit, lorsque pointe à l'horizon un de ces moments où l'on s'arrète de vivre, juste pour contempler l'instant, que notre regard donne au monde une nouvelle réalité. Et que ce monde qui s'étale, là, juste devant et à porter de main, il est plus beau, plus intense, et que personne n'y a jamais été plus sensible.
On croit toujours aimer plus. Et qu'on nous doit plus, pour cet amour.
C'est surement car il y a en fait entre nous et les autres un abime pratiquement infranchissable, et de nombreux obstacles qui semblent impossibles à dépasser.
Une rupture, une faille d'abord entre nous et le monde, et ensuite une entre le monde et les autres.
(Enfin, tout ça, ça n'est pas de moi ...)
La réalité s'arrète là, à cette pièce, à la lumière chaude de l'ampoule, à l'air qui soulève régulièrement le ventre de Lily, étendue sur la couverture, sur laquelle elle se fond pratiquement.
Aux images muettes de la télé.
Au bruit que font mes doigts sur le clavier.
Et même si je sais qu'autour le monde éxiste, et que les gens vivent, dorment, rient, bien au delà des murs de l'appartement, je ne peux en être sure.
Comment parler de réalité alors que la plupart du temps, nous ne faisons que "savoir" que les choses sont là, sans même pouvoir les voir, les toucher.
Alors on a besoin "d'unique". Puisqu'on ne peut jurer de rien, on finit par être persuadé d'être la seule personne au monde qui vit à cet instant précis, la seule personne qui ressent avec autant de violence les bléssures (celles qui n'existent plus mais qui ont laissée leur trace à l'interieur) et le silence, et l'effrayante banalité des choses.
Peut-être que sinon ça serait insurmontable, tout ça.
Peut-être que ça n'aurait plus aucun sens et qu'on finirait tous par devenir fous, noyés dans une foule uniforme, qui ressent, et vit les mêmes choses, de la même façon. Et nourrit les mêmes désir, cet ultime désir dont je parlais plus bas.