La première fois que c'est arrivé, j'ai d'abord beaucoup pleuré, assise sur mon lit, étourdie par le son saturé des guitares qui jouaient tout contre mon oreille. J'ai pleuré assaillie de ce manque sur lequel je n'étais même pas capable de poser de mots. J'ai pleuré d'avoir du te laisser disparaître dans la foule, comme à mes seize ans. J'ai détesté ton apparition furtive et ta disparition qui me laissait sans même la consolation de savoir quand je te verrai à nouveau.
Le jour levé, je n'ai pu que croire à une illusion douteuse, à un tour de passe passe de mon esprit vide, de mon coeur avide de la morsure de certaines sensations. Je me suis dit que quelque part dans cette tête à laquelle il semble que j'ai si peu accés, se baladait incidieusement la certitude que quitte à être en enfer, autant le choisir soi-même. J'ai cru que j'avais, forte de cette évidence, choisi cette bléssure-là pour éloigner de ma vue toutes celles que je me sentais incapable de reconnaître. Cela m'a parut soudain si frivole, si délicieux. Je ne sais pourquoi on s'enchante parfois de se découvrir certains vices. J'ajoutais donc à la liste cette tendance à me trouver toujours d'inatteignables rêves, d'inatteignables corps et de me délecter de ce désir douloureux qui naissait à leur vue. Ce soir, les mêmes guitares jouent tout contre mon oreille, variation sur le même thème de ces divagations régulières qui me donnent l'impression d'être en vie. Je me sens comme une réplique moderne de ce personnage récurrent : la femme trop peureuse ou celle délaissée, qui se pame en lisant des romans de gare à l'eau de rose et qui les yeux clos, imagine dans un frisson que c'est à elle que tout ces amants d'encre et de papier s'adressent. D'une famille proche composée en majorité d'intellectuels plus ou moins névrosés, il fallait bien que mes rêves à moi soient différents, que par dessus la banalité navrante de ces histoires éculées se glisse cette touche discrète de masochisme, que la violence des sentiments et des sensations se superpose au bonheur calme des histoires parfaites.
J'ai acquis au fur et à mesure des années cette conscience que mes désirs et mes vertiges sont ceux que seuls les gens à l'abris du besoin peuvent avoir. La misère ne les autorise pas : lorsque les choses essentielles à l'éxistence manquent, lorsque la vie est laborieuse, on ne peut rêver que d'amour calme et de mer d'huile.
C'est toujours à cette conclusion que je reviens : le malheur, aussi profond et dur soit-il doit surement donner goût à une certaine intensité. Il se pourrait donc qu'ensuite la seule chose qui puisse à jamais donner une impression de vie, ce soit cette même intensité, étalée sur toute la gamme des émotions. J'ai choisi mon enfer, je ne crois pas qu'il soit pire ou meilleur qu'un autre, je crois seulement qu'il est le seul à m'être supportable. J'ai choisi de beaucoup pleurer devant l'image précise de relations compliquées, d'êtres imparfaits, "d'amours impossibles".
La deuxième fois que c'est arrivé, ma conscience de tout ce mécanisme instinctif n'a pas amoindri mon chagrin. Le bruit de mon petit briquet blanc qui éxplose contre le sol fut ma seule réponse à ce silence croissant que je refusais. Puisque la brèche à l'interieur de moi ne serait jamais visible ni palpable, il fallait qu'autour, là, dans ce monde de gestes et de matière, quelque chose se brise et il fallait que ce soit de ma main même. Des éclats de plastique en cadeau à cette cassure soudaine au fond de mon ventre. Pendant quelques heures, la réalité criante de mes émotions m'empéchait de croire que j'avais pu les créer de toute pièce. Peut-être dois-je voir en toi une exception, peut-être n'ai-je pas assez de mes rêves lorsqu'ils prennent tes traits et ta voix. Ou bien n'es-tu qu'une sorte de symbole, de souvenir qui représente une époque entière et ne manque jamais de serrer mon coeur. Peut-être qu'une partie de moi restée cachée à l'interieur croit qu'en te possédant un jour, je pourrais alors remonter le temps et être heureuse à cette époque où je ne l'étais pas, à cette époque de douleur intense dont ta présence me rappelle la brûlure.