Le gouffre s'est creusé à une vitesse fulgurante.
Hier l'horreur, aujourd'hui le souvenir. Déjà lointain, presque apaisé. Ces couloirs que l'on arpentera plus, ces salles vidées dans lesquelles ont pris place d'autres, pour des heures d'ennui, pour quelques pages à écrire. Pour ces millions de regards qui feignent le desespoir, pour ces menaces lachées sur un ton à la fois sec et maternel. Trois ans. Le bac à la fin.
On s'occupe de vous, on vous remplit la tête de choses qu'il va falloir retenir, mais pas que. On vous remplit de choses qu'il va falloir digérer, consciencieusement.
On vous plaint aussi. On vous dit que non, si vous continuez comme ça, vous ne l'aurez jamais.
On vous menace. C'est que si vous ne l'avez pas, il faudra revenir, encore une année.
Et rien que d'entrevoir ce qu'il faudra pleurer et regretter, ce qu'il faudra se contraindre pour foutre encore les pieds ici. Rien que ça, ça vous coupe la respiration.
Pas qu'il n'y ai pas eu de bons moments. Pas qu'il n'y ai pas de visages sur lesquels on se soit arrété. Et de rires, et de paroles que l'on commençait à boire presque malgré soi.
Non, tout ça, il y en a eu. Sinon c'est sur.
Sinon c'est évident qu'il en aurait fallu encore plus pour se lever le matin. Sinon on se serait laissé complètement happer par le vide.
L'angoisse venait de quelque chose de plus flou, une impression diffuse et presque continue d'enfermement, de tristesse, de peurs inexplicables.
Elle prenait tout avec elle, sans distinction. Elle s'insinuait violemment, avec toujours cette force en elle qui me confinait au silence. Avec toujours ce mécanisme diabolique qui me forçait à m'accrocher un sourire sur le visage, qui me faisait ravaler habilement la douleur et la changeait en joie.
Souffrir est une chose. Le montrer en est une autre.
Le montrer c'est se rendre vulnérable, c'est laisser une porte ouverte, celle qui donne directement sur l'interieur. Le montrer, c'est laisser aux autres une prise supplémentaire, c'est lancer soi-même l'échelle qui permettrait de monter et de tout brûler. Là où ça fait le plus mal.
Du moins c'est ce qu'elle me criait, l'angoisse.
Que j'étais indécente et ridicule.
Et tout ça finissait toujours en un stupide double jeux, en une lutte perpétuelle, en un combat schyzophrénique entre celle qui osait parfois parler et celle qui souriait.
Tout ça finissait par me rendre fausse, non pas à mes yeux mais à ceux des autres. Car j'étais seule à assister au lugubre numéro qui se jouait à l'interieur, car parce qu'à force j'avais commencé à être douée au jeux de la dissimulation.
Personne ne voyait, ou si peu de gens.
Et je restais pour tous cette fille incompréhensible, faible, se lovant dans sa petite place de victime, se plaignant sans faire jamais ce qu'il faut.
Aujourd'hui me reste la fatigue. Et la gène de n'avoir jamais pu être visible. Non pas que j'ai été invisible, mais seulement prise pour quelqu'un à l'opposé total de ce que je suis. Avec l'affreuse certitude que ça n'a été que de ma faute à moi.
Aujourd'hui plus de lutte, mais ce qui est sur, c'est qu'encore une fois j'ai fui. Et qu'il serait bien étonnant que je m'en tire aussi facilement.