Eklablog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le but n'est pas de raconter ma vie. Juste de transformer les heures qui passent, de faire du vide quelquechose en plus. Une matière.

Publicité

L'hopital III. - La douleur

 

Je me sens à part, je regarde les choses d'un oeil qui sait quelque chose en plus, je suis séparée des vivants par un fil invisible, par une frontière sombre qu'on ne peut qu'imaginer. Je les envie, jetés là dehors dans le flot de leur vie, tracas et joies, espoir, résignation. Je ne fais plus partie d'eux, au moins encore pour quelques jours, alors que flotte dans ma tête le souvenir flou des heures passées à gémir dans le noir, les mains crispées sur le matelat, la bouche qui formule seule des prières ridicules et paniquées.

"Il faut que ça s'arrète. Faites que ça s'arrète !"

Je connais la douleur, c'est comme si c'était la première fois que j'avais mal, vraiment. Ca me rend importante, un peu. Je m'amuse à regarder les petis carrés de peau bleuis, jaunis, violacés, maltraités par des aiguilles.

"Au secour, il faut que vous fassiez quelque chose."

C'est comme si c'était la première fois. Lorsque je marche je me sens vieille, abimée, ma silhouette se recourbe, mon oeil se jette sur le sol, mes pieds s'avancent hésitants dans cet effort de ne faire bouger le bassin que le moins possible. Je suis comme une droguée, qui regarde le temps passer en priant pour que la douleur ne revienne pas avant les six heures qui me séparent des prochains cachets à avaler. Moi je me trouve courageuse, compte tenu de cette peur persistante de la maladie.

Je regarde les gens avec cette jalousie irrepressible, cette envie de leur dire cette chance qu'ils ont de vivre libres, de n'être pas encombrés de ces cassures qui plient en deux dans le noir, de voir s'écouler leur journée comme ça, même dans l'angoisse, même dans la fatigue. C'est la douleur qu'il faut tuer.

C'est bête. Je ne suis pas en danger de mort, il ne va rien m'arriver de plus grave que ces deux petites opérations qui ne me laissent même pas de cicatrice visible. Mais je me sens marquée, entourée de ce halo persistant de la douleur des derniers jours, je me sens tatouée de cette épreuve. Je sens mes talons encore dans le vide alors que mes orteils caressent la terre ferme. L'impression va s'estomper, avec la douleur, doucement. Dix à quinze jours qu'elle m'a dit, la petite infirmière blonde.

Je vais retrouver les choses sans cet arrière goût d'appréhension et d'effort. De gène. J'ai hâte. J'attends.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article