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C'est ce que j'ai toujours voulu faire : écrire. C'est ce que je déclarais, insolente et ambitieuse, quand j'avais dans les treize ans. Je sentais depuis petite pour une raison confuse que c'était ça le plus important. Je sentais que c'était le truc à faire, celui qui procurerait le plus de plaisir et d'épanouissement.
C'est en même temps quelque chose de très complexe, de très difficile à dire. Ecrire, qu'est-ce que c'est vraiment ? Qu'est-ce qui fait que ça me semble tellement essentiel ? De là, il y a forcément des raisons personnelles, qui rendent la démarche un peu moins noble, des écorchures qui font que ...
Ce que je peux déduire, là, tout de suite, de ce besoin d'écrire (et d'en faire sa vie), c'est qu'à un certain moment ç'a été la seule échappatoire. La seule voix qui permettait de parler et d'être entendue. Mais surtout comprise, mais surtout moi-même. Les choses m'avaient apprises à taire ce que je suis, à comprendre que je n'avais pas le droit à la parole. Parce que face aux enfants, les règles sont incontournables. Il faut avoir certains atouts, jouer de certains traits, savoir des choses qu'on ne devrait pas avoir à comprendre à cet âge-là. La séduction, la cruauté et la beauté aussi, dans ce qu'elle a de plus commun, sans rien qui dépasse, sans anomalies.
Terrible sentiment que d'avoir à comprendre que lorsqu'on est enfant, on a le droit de parler et d'être écoutée seulement si on fait partie du clan. Lorsqu'on est une fille, de surcroit, il faut être belle et maitriser l'art complexe de la séduction, il faut savoir appliquer le fard à paupière en dégradé, pour avoir des yeux immenses. Il faut ne s'offusquer de rien, et attaquer en premier. Il faut se fondre. Il faut savoir reproduire en simplifié les rituels et les jeux des adultes. Il faut singer leur vie et leur pensées. Traiter les plus extravagantes de pute, les plus introverties de moche, les garçons les plus timides de puceaux. Il faut être pire que tous ces grands qui n'y comprennent rien. Il faut écraser pour éxister.
Alors forcément, quand on ne peut pas faire partie du jeux, il faut trouver quelque chose d'autre. Quelque chose rien qu'à soit qui puisse prouver que ce mépris qu'on lit dans les regards s'adresse à quelqu'un qui n'éxiste pas vraiment, qui n'est qu'une image. J'écrivais, resistante silencieuse du système qui me brisait. J'écrivais avec de grands mots, j'écrivais l'amour, la mort et la douleur comme si j'en connaissais chaque détail. J'écrivais des corps qui s'enlacent et se déchirent. J'écrivais des jeunes filles qui ferment les volets et se laissent renverser de l'autre côté. J'écrivais des couteaux glissant sur des ventres, sans jamais les percer. J'écrivais ce que je ne connaissais pas, j'écrivais le noir pour résister à la haine doucereuse des autres. J'écrivais ce qui aurait du me faire horreur pour le simple plaisir de paraître sombre.
On efface pas la cruauté de l'enfance, ni l'étau qui se resserre. On oublie pas mais on s'échine à en faire quelque chose d'autre. J'écris toujours.
C'est comme un mecanisme qui se déclenche chaque fois. Une maîtrise, une capacité à jouer avec les mots pour leur faire dire ce qu'il y a de plus indicible. Ecrire, c'est transformer les choses et en même temps les faire apparaître telles qu'elles sont vraiment. C'est traduire, transcrire l'émotion dans ce qu'elle a d'unique et d'incommunicable, traquer l'impression pour qu'elle apparaisse enfin et éxiste de façon permanente.
Ecrire, c'est à la fois être soi-même de la façon la plus brute qu'on puisse imaginer et mentir. Fabriquer de la beauté et de l'harmonie avec chaque morceau de vie et d'émotion la plus banale. Rendre attirant ce qu'il y a de plus bas et de plus médiocre. Inverser les valeurs, trouver la beauté dans la souffrance et la saleté. Dans les claques du quotidien le plus plas. C'est donc un peu mentir.
Oui, écrire, c'est faire que les choses ne soient plus tout à fait les mêmes. C'est être un peu magicien. Parce que pour qui sait y faire, tout est beau sur le papier. Tout est parfait, intense, serein, violent. Pour qui sait y faire, c'est un monde où les erreurs et les aspérités, les chûtes, les dérapages, tout l'imparfait, tout le brutal, participent à la perfection.
C'est ce que j'ai toujours voulu faire.
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